8h14

 

Gauche, droite et gauche à nouveau. Facile. Un apprentissage devenu automatisme à force de le faire. Il est 8h06. C’est une belle matinée de novembre ; un peu froide, un peu ensoleillée. Parfaite.

Elle aime les « un peu ». Ils sont doux, confortables. Elle n’aime pas l’intensité des « trop ». Elle n’aime pas avoir trop chaud, trop froid, trop faim. Elle n’aime pas avoir trop peur, trop mal, trop honte. Elle déteste aimer trop, attendre trop, pleurer trop. Elle préfère les choses simples. Elle n’est pas du genre à avoir une liste choses farfelues à faire avant de mourir comme faire un tour d’hélicoptère, ou une balade en Alaska avec des chiens de traineaux. Elle n’est pas non plus du genre à rêver d’un saut en parachute pour ses 25ans. D’ailleurs pour ses 25 ans, elle avait donné rendez-vous à deux amies dans un bar à chats et avait passé la soirée à caresser Coconuts, Mimiss et Camomille en buvant un matcha particulièrement immonde, mais conseillé par Inès, la plus fit de ses amies. Une soirée un peu différente de d’habitude, ce qui était parfait. Un peu plus chère aussi. De toute façon tout est cher maintenant. C’est fou ce que les prix ont augmentés. Son caddie hebdomadaire habituel a pris 20 euros. Si elle en avait l’envie, elle essayerait sans doute de comprendre le pourquoi du comment, mais ça la déprime trop alors elle n’ouvre surtout aucuns médias. Elle préfère penser que ça ira vite mieux. En attendant elle serre les dents quand elle passe devant les glaces. Les pots de Ben & Jerry’s ont tant de fois accompagnés ses soirées télé, elle a hâte de pouvoir en remettre dans son réfrigérateur. Pas la Cookie dough, de toute façon les gens se jettent dessus comme si c’était de l’or en pot et elle se voit mal se batte avec Hervé, 35 ans, une calvitie et des chaussettes rouges, pour un pot de glace. Quoiqu’un bon de coup de talons sur les orteils lui passerait l’envie de mettre des coups d’épaules du haut de son mètre 87, se prenant pour le mâle alpha du rayon surgelé du Lidl de Pessac. Elle préfère la Urban Bourdon au caramel. Elle la trouve un peu moins sucrée.

Gauche, droite et gauche à nouveau. 8h12. Il lui reste quinze minutes de marche avant d’arriver aux bureaux mais ses chaussures lui font mal. Elle ne s’est pas coupé les ongles des pieds depuis deux semaines et trois jours. Elle le sait parce qu’elle a une application qui la renseigne. En fait elle a une application pour presque tout. Son cycle menstruel, ses jours de ménages, ce qu’elle doit manger, ce qu’elle doit se mettre sur la peau, ses calories, ses efforts physiques, le cycle de la lune, l’heure d’arrosage de ses plantes, les raisons de son mal-être ou l’essentiel à son bien-être. Mais ses ongles de pieds poussent plus vite que son application ne le dit alors elle n’a pas pensé à le faire ce matin et maintenant elle regrette. Un peu. Parce qu’elle n’a pas si mal que ça, et que les regrets sont trop lourds a porter en règle générale. Faudrait qu’elle se dépêche, elle va se mettre en retard mais elle ne veut pas presser le pas. Elle est entrain de trouer sa paire de chaussettes alors qu’elle l’aime vraiment bien celle-là. C’est rare de trouver des chaussettes confortables, sans coutures désagréables ou sans qu’elles ne glissent sous son talon. C’est vraiment dommage de les massacrer. En plus son application pour les produits de beauté l’a poussé à changer de déodorant. Elle se trimballe maintenant avec sa pierre d’alun, sans alcool et inodore. Mais ça n’empêche pas la sudation donc elle se retrouve souvent avec des grandes auréoles sous les bras si elle transpire. Et si elle accélère, elle transpire. En plus, le soleil commence à franchement l’éblouir. Elle hésite entre prendre son téléphone pour passer cette chanson qu’elle déteste mais qu’elle a mise dans sa playlist pour faire plaisir à Inès, ou attraper ses lunettes pour lui éviter de plisser les yeux et se fabriquer des rides avant l’heure. En plus elles sont neuves et elle les adore. Elle a beaucoup économisé pour se les offrir mais c’était important pour elle que le triangle Prada en orne les branches. En plus, y’avait plein de codes promos d’influenceurs pour ce modèle donc elle s’en est plutôt bien tirée. Elle est chic avec. Ca la rend intéressante et sûre d’elle. Mais elles sont rangées dans une pochette au fond de son sac et le temps de les attraper, la chanson en sera au refrain et elle l’aura dans la tête toute la journée. Tant pis. Elle se tourne vers son sac.

Elle entend le klaxon comme un son complètement étouffé. La musique, évidemment arrivée au refrain, lui hurle des rimes en espagnol qui lui tapent le crâne à un rythme régulier. Elle sursaute mais un peu tard. Elle entend le bruit des pneus sur le bitume, les mains serrées sur ses lunettes qu’elle a réussi à trouver, elle espère qu’elle ne va pas les rayer en tombant, parce qu’elle voit la chute venir. Ce qu’elle n’a pas prévu c’est la puissance du choc. 

La tête sur le bitume elle a un peu mal. Pas assez pour s’inquiéter vraiment. Elle se dit qu’elle n’est vraiment pas terrible cette chanson. Elle espère que le sang qu’elle voit sur son écharpe blanche sera facile à détacher et qu’elle ne sera pas en retard au boulot.

 

Doucement, sa main s’ouvre et ses lunettes glissent sur le bitume qui en raye les verres. Un peu.

Commentaires

  1. 19h33. Je lis cette histoire et me voila transportée par ton écriture poétique, douce et crue tout à la fois. Il n'y a pas de trop ni de un peu, c'est juste parfait.
    Continue comme ça, je m'en vais tricoter des mitaines pour cet hiver qui va être rude.
    Bises,
    Alicia

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