Waterman
Le souvenir la frappe sans prévenir. Elle ne s’y attend pas, comme à chaque fois qu’il la percute avec la même violence malgré le temps qui passe. Pourtant il est de ceux qu’il vaudrait mieux oublier.
Pendant 5 mois elle s’était poncée les ongles sur la vaisselle sale de putains de privilégiés de la haute, dans un resto étoilé qui sous-paye ses employés juste pour leur rappeler leur condition de sous-merdre du système. Alors une fois la somme nécessaire réunie, elle avait fait un joli scandale en giflant un vieux qui avait renvoyé son plat plusieurs fois pour des raisons tout à fait aberrantes -trop froid, trop salé, trop ta gueule -. Elle avait claqué majestueusement la lourde porte en verre du resto, la main encore chaude et un grand sourire aux lèvres. Elle aurait aimé briser le double vitrage pour les faire chier jusqu’au bout. Elle ne toucherait pas le chômage mais qu’importe, elle serait bientôt célèbre. Elle avait les ongles défoncés mais elle avait aiguisé sa haine, elle était prête. Il ne lui restait plus qu’à vendre son projet et discuter clip, promos, diffusion et argent avec Mr. Groscon n°1 qui avait reporté le rendez-vous 4 fois, pour lui montrer qui maîtrise la situation, qui est le patron de qui.
Elle avait chaud, soif et 30 minutes d’avance. Lui en avait 50 de retard. Il l’avait accueillie dans une pièce toute en moquette blanche, séparée en deux par un large bureau en bois. Les murs étaient couverts des disques d’or qu’avaient remporté les artistes qu’il avait produit. Elle les avait immédiatement détestés, lui et cette pièce. Sa prétention affichée le classait dans la catégorie « mon égo est aussi immense que ma bite est minuscule ». Elle s’était assise en lui décrochant son plus grand sourire, qu’il n’avait pas daigné lui rendre. Puis pendant 20 min il avait passé ses morceaux en fixant l’ordinateur. Pas une expression n’avait traversé son visage alors qu’elle sentait son fond de teint qualité de merde se craqueler sur son front tellement elle fronçait les sourcils. Après il a dit « ça se vend mais faut parler image. La musique on s’en fout un peu les gens clic sur une pochette, affichent un poster, matent des clips…et à ce niveau-là y’a du taff. J’ai compris que t’avais la haine mais c’est pas vendeur un doigt d’honneur en ouverture, tu te tires une balle dans le pied. Quel maso va acheter une image qui l’insulte. Puis tu gueule déjà que t’es fâchée pendant 30 min sur ta mixtape, propose autre chose en couverture... Puis... quand on des arguments comme les tiens... c’est con de pas en profiter. Tu vois ce que je veux dire hein ? » Elle n’aimait pas la tournure que prenait la discussion, ni le tutoiement soudain. Et le gros bonhomme se sentait visiblement qualifié pour parler de ses nichons, elle croyait rêver. Sa bouche s’ouvrait et se fermait comme un poisson sans air tellement elle ne s’y attendait pas. On lui avait déjà parlé d’elle comme si elle était monnayable. Dit que les services dans les bars se faisaient en jupe, qu’elle avait des jolis yeux mais qu’elle parlait trop mal ou que, merde, elle pouvait bien mettre des push-ups pour les entretiens d’embauche, ça coûte rien. C'est le lot de toutes les femmes non? Mais la musique c’est autre chose. C’est l’artiste qui prime, le talent qui paye. C’est la proposition musicale qui compte, c'est ce qu’on a dire qui vend. Elle avait honte de sa naïveté. Mais le pire c’était la colère contre ce con, qui voulait lui prendre ce qu’il lui restait. Elle pensait n’avoir plus rien à perdre. Elle avait oublié qu’être une femme c’est être un objet comme un autre. Et les objets ça se vend.
Ses yeux quittèrent ses ongles et se posèrent dans les siens. Elle aurait voulu les lui crever. Lui, imperturbable, pensait avoir sa pleine attention et continuait sur sa lancée : « Tu vois, j’t’ai vu entrer j’ai vu tes hanches j’ai direct imaginé ça sur un grand format. Gauche, droite, gauche, droite, un balancier sexy dans une minijupe moulante. On pourra changer le BPM de quelques-uns de tes morceaux ça passera mieux. T’imagine quoi toi ? » Fausse question, elle le sentait. T’façon elle ne comptait pas répondre. Ses yeux quittèrent les siens qui pétillaient d’une excitation répugnante. Ils se posèrent sur un plume waterman. Elle y pensait justement avant de rentrer dans ce bureau. Plus le stylo avec lequel on signe le contrat vaut cher, plus le cachet est intéressant pour l'artiste. « Puis faudra que tu lâche le noir un peu. Rose c’est bien tu vois puis t’as le choix : flashy, paillettes, nuances, tout est possible, te sens surtout pas bridée. Et t’es prête à en montrer un peu ? Rien de méchant t’inquiète pas. T’as un piercing au nombril ? La boîte te le paye si tu veux mais ça, ça marche super bien surtout si on le voit souvent c’est vite rentable si tu vois ce que je veux dire. Et si on te prévoit un shooting avec une sélection de maillots, comme ça on fait d’une pierre deux coups, tu pourrais en choisir un pour un clip. T’es à l’aise devant une caméra ? Faut surtout pas hésiter à cambrer mais ça va t’as l’air capable. Et ce regard que tu me donne là, c’est parfait ça va en exciter plus d’un, crois-moi sur parole. » Ce con était devenu bavard et c’était pire que tout. Elle voulait qu’il ferme sa gueule au lieu de la salir comme ça. « Je te sens pas très réceptive. C’est toujours pareil au début vous faites la gueule puis l’argent et les fans ça vous décoince. Après je dois refréner vos ardeurs de putes ou vous pouvez plus passer sur W9. Puis ça va, je te demande pas de me sucer non plus, quoique si…
Elle se réveille en sursaut. Toujours au même moment. Elle ne connaîtra jamais la fin de cette phrase. Elle ne sait pas si c’est mieux, ou si c’est bien pire. Son cerveau torturé invente des versions terribles pour l'aider à justifier son choix. La colère ne la lâchera jamais. Elle lui avait sauté dessus, waterman en main. Elle lui avait d’abord crevé les yeux, fait bouffer la cartouche d’encre puis avait entreprit de déchiqueter sa jugulaire avec enthousiasme, avant que les cris de la secrétaire paniquée ne la sorte de sa rage.
Depuis elle vit la scène en boucle dans sa cellule, avec le sourire féroce de celle qui ne craint aucuns remords.

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